L’impact de la problématique des « Communs » en France

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L’impact de la problématique des « Communs » en France

La présente note de Roland Pérez, vise à présenter et tenter d’expliquer l’importance prise par la problématique en termes de « communs » ces dernières années en France et, plus particulièrement, le rôle qu’a joué, à cet égard, les travaux d’Elinor Ostrom.

Les débats économiques doivent être contextualisés ou du moins devraient l’être, car, lorsqu’ils ne le sont pas, ils peuvent donner, à juste titre, l’impression d’être « hors sol » et parfois aboutissent à des décisions malencontreuses, voire néfastes pour le pays concerné. La France présente, en termes de contextualisation, des caractéristiques liées à son histoire ; la plus marquante est certainement la présence et le poids de l’Etat dans la société française et dans l’organisation de son économie. De Colbert aux nationalisations de 1945 et 1981, l’économie du pays a été le plus souvent dirigée, via un secteur public important notamment dans certains secteurs, des taux élevés de prélèvements, une réglementation parfois kafkaïenne. Cette situation étonne souvent les observateurs étrangers dont certains considèrent que l’économie française a pu s’apparenter aux économies étatisées des pays de l’ex-bloc soviétique. Pourtant la France est depuis longtemps une économie de marché, choix historique qui a été renforcé par la participation à la construction européenne pour laquelle la constitution d’un « marché commun » a été et reste l’une des principales dimensions. Dans ce cadre national, européen, voire mondial, nombre de firmes françaises ont un rôle significatif et participent aux oligopoles structurant les espaces économiques concernés (ainsi pour les industries alimentaires, les constructions automobiles, aéronautiques, navales, le BTP, les industries du luxe et du tourisme, la banque….)
En conséquence, entre un Etat qui reste omniprésent et une économie de marché ouverte à la mondialisation et portée par des firmes dynamiques, on conçoit qu’il y ait pas ou peu de place en France pour un tiers secteur. Si, au plan politique, depuis la victoire des jacobins sur les girondins, les initiatives locales ou régionales restent limitées et observées avec suspicion, il en est de même au plan économique : les initiatives relevant de l’économie sociale et solidaire (ESS), comme les coopératives, les mutuelles, les associations de producteurs ou de consommateurs, sont restées souvent marginales, concernant des missions secondaires ou des objectifs particuliers (par exemples l’acquisition et l’utilisation en commun d’un équipement, l’organisation d’œuvres sociales, …). Plus exactement, lorsque ces initiatives prenaient de l’importance, comme cela est le cas dans certains secteurs (agriculture, banque et assurance, santé…), les deux référentiels majeurs constitués par l’Etat et le Marché réagissaient, l’un par le biais d’une réglementation imposant son point de vue régalien, l’autre par un mimétisme professionnel. Ce dernier s’observe notamment aux niveaux des dirigeants dont les comportements, dans les grandes unités relevant de l’ESS, ne différent souvent pas – hors discours de circonstances - de ceux des grandes firmes privées. Le managérialisme, i.e. la gestion de toute organisation humaine finalisée à la manière des grandes firmes privées, s’est répandu tant dans le secteur public (cf le « New Public Management ») que dans celui de l’ESS (cf tel ou tel grand établissement financier qui n’a de mutualiste qu’un slogan relevant de la communication commerciale…).
Le débat économique en France est à l’image de ce contexte fondé sur cette dualité Etat-Marché laissant pas ou peu de place à un tiers secteur. Même si ce pays a compté, depuis J-B. Say, d’éminents apôtres du libéralisme, il est clair que ce dernier ne constitue pas forcément l’idéologie dominante dans le monde de la recherche économique française. Outre les courants d’inspiration marxiste, particulièrement importants dans ce pays, la tradition étatique relayée au sein des grandes écoles, formant des cadres supérieurs en poste dans les grands corps ou en fonction dans de grandes entreprises, est également très présente à l’université. De François Perroux à l’Ecole de la Régulation (M. Aglietta, R. Boyer, …), en passant par le « Capitalisme monopoliste d’Etat » (théorisé par P. Boccara), le couple Etat-marché domine la pensée économique française comme il le fait au niveau des réalités économiques et sociales du pays. C’est dire si les analyses économiques consacrées à un tiers secteur potentiel n’ont pas été très importantes en France et sont restées souvent cantonnées à des cercles minoritaires, parfois considérés comme « passéistes » ; ainsi les travaux sur les coopératives ou sur l’autogestion. Aussi, c’est avec grande surprise que le monde des économistes français a appris l’attribution , en 2009, du prix, communément appelé « Nobel d’économie », à Elinor Ostrom (E.O.), prix partagé avec Olivier Williamson. Disons-le clairement, alors qu’Olivier Williamson, Professeur dans la prestigieuse université de Californie à Berkeley, était très connu tant des économistes que des gestiologues, et que ses ouvrages étaient traduits en français et souvent cités, E.O., en revanche, était très peu connue, avec, notamment aucune traduction en français de ses travaux. Les quelques exceptions se situaient dans les équipes de recherche travaillant sur les systèmes agro-écologiques et la gestion des ressources naturelles
 
Grace à la notoriété acquise par ce prix prestigieux, la question des communs a suscité, ces dernières années, un intérêt certain, voire un engouement parfois surprenant. Sans s’ériger en « gardiens du Temple », on est parfois surpris des rapprochements, voire des contre-sens, entre « biens communs » (au sens précis des Common-Pool Resources étudiées par E.O.) et le concept général de « biens publics » ; a fortiori entre ces « biens communs » et le « Bien commun » au sens philosophique et moral.
Sans être exhaustif, nous rappellerons quelques-uns des travaux menés et des publications effectuées, parmi la période récente :
  • A - Les travaux tentant de faire le pont entre les communs étudiés par E. Ostrom et les approches plus classiques en France (marxisme, Ecole de la régulation…). Ainsi :
    • l’essai de P. Dardot et C. Laval (2014)
    • l’ouvrage coordonné par B. Parance et J. de Saint Victor (2014),
    • le dossier thématique (J-P. Chanteau & al., 2013) dans Revue de la régulation (RR).
  • B - Les travaux menés sur les « communs immatériels », notamment ceux liés à la nouvelle économie numérique. Ainsi :
    • l’association VECAM (www.vecam.org) animée par V. Peugeot et H. Le Crosnier
    • le programme ANR PROPICE « Propriété intellectuelle, communs et exclusivité », animé par Benjamin Coriat au CEPN (U. Paris Nord) cf www.mshparisnord.fr/ANR-PROPICE/ et l’ouvrage de B. Coriat (2015)
  • C - les travaux qui ont continué sur l’action collective et, plus particulièrement sur l’Economie sociale et solidaire (ESS). Ainsi :
    • le Laboratoire sur l’ESS, présidé par H. Sibille (www.lelabo-ess.org ) et la « Coop des communs », animée par N. Alix (ess-communs@bienscommuns.org )
    • le réseau francophone sur les biens communs bâti sur une plateforme numérique (régulée par Frédéric Sultan) regroupant une trentaine de listes forums
    • l’organisation à Paris d’une série de rencontres mensuelles, formant une « Université du bien commun » (universitebiencommun@gmail.com )
    • Au plan des publications, signalons un dossier thématique dans la revue Management & Avenir (MAV) (R. Pérez & F. Silva, 2013) et numéro spécial de la Revue de l’Organisation responsable (ROR), (R. Pérez & B. Paranque, 2015)
  • D - les travaux qui ont commencé sur les communs dans le domaine de la finance, notamment ceux de :
    • J-M. Servet à l’IDHED Genève et à Lyon (2013, 2015, 2017)
    • la chaire « Finance autrement » de Kedge B.S. à Marseille : cf B. Paranque, (2016) et ouvrage coordonné par Paranque et Pérez (2015, 2016)
    • le réseau forum « finance & biens communs » (finance@bienscommuns.org )
  • E) Plusieurs de ces travaux ont trouvé un écho dans un ouvrage collectif Dictionnaire des biens communs (coordonné par M. Cornu, F. Orsi & J. Rochfeld), ouvrage de référence paru aux PUF en septembre 2017
  • F) Last but not least, l’équipe GREEN du CIRAD, à l’origine des plus anciens contacts avec celle d’Elinor Ostrom à Bloomington et qui avait organisé le dernier voyage d’E.O. en France en 2011, a publié une synthèse des conférences et débats issus de ce voyage (M. Antona et F. Bousquet, 2017).
Conclusion

La période actuelle met en évidence la pertinence de la problématique, de la méthodologie et des résultats obtenus par E.O. Même les choix de ses terrains sur des « écosystèmes anthropisés », deviennent aujourd’hui cruciaux à l’heure des COP 21 & 22 et des inquiétudes pour la planète. S’y ajoutent les effets induits par les technologies de l’information et de la communication (TIC) et a fortiori des technologies du vivant, qui renouvellent le débat sur les « biens communs ». Ces items mettent les questions relatives aux régimes d’appropriation, d’usage et de gouvernance de l’information et plus largement de la connaissance au cœur des problématiques de nos sociétés contemporaines.

Ainsi, paradoxalement, la thématique de « la gouvernance des biens communs » est devenue, en quelques décennies, d’une question marginale, voire dépassée, une question centrale, touchant plusieurs des enjeux majeurs du monde actuel. E.O. par ses intuitions et son obstination aura été un des agents actifs de cette prise de conscience. C’est vraisemblablement le message principal que représente le Nobel qui lui a été attribué. Par ailleurs, au plan épistémologique, l’apport d’Elinor Ostrom et de l’Ecole de Bloomington nous parait avoir une triple résonnance (cf Brondizio E. S, Pérez R., 2017) :

  • pour l’interdisciplinarité en SHS
  • pour un véritable pluralisme méthodologique,
  • pour la tolérance et le non-dogmatisme

 
A l’heure où certains cercles économistes dénoncent « le négationnisme économique » et proposent de « s’en débarrasser », ce message mérite, plus que jamais, d’être salué.

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Références :

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le 8 août 2018 par Contact LocalVox
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